La pratique culturelle, une autre modalitĂ© du « ĂȘtre ensemble »

« Tout progrĂšs culturel est fonction d’une coalition entre les cultures« 1.

L’anthropologue et ethnologue Claude LĂ©vi-Strauss l’a bien mis en Ă©vidence dans ses Ă©crits. « Il y a simultanĂ©ment Ă  l’Ɠuvre, dans les sociĂ©tĂ©s humaines, des forces travaillant dans des directions opposĂ©es : les unes tendant au maintien et mĂȘme Ă  l’accentuation des particularismes ; les autres agissant dans le sens de la convergence et de l’affinitĂ© » (ibid.). Ce mouvement de balancier s’observe dans nos pratiques culturelles aussi. Nous nous dĂ©lectons de la contemplation d’une Ɠuvre dans un rapport individuel et personnel avec l’Ɠuvre d’art que nous avons devant nous mais nous avons aussi le besoin de nous rencontrer et de parler de l’Ɠuvre avec l’autre ou les autres car l’Ɠuvre agit comme un mĂ©diateur culturel et le discours que construisent ensemble plusieurs personnes autour d’une Ɠuvre les construisent eux-mĂȘmes en tant qu’individus. Depuis quelques annĂ©es, notre sociĂ©tĂ© s’interroge sur l’hĂ©ritage des annĂ©es 80 et 90 et des phĂ©nomĂšnes que l’on rattache volontiers Ă  ces dĂ©cades (dĂ©clin des idĂ©ologies politiques, diffusion du libĂ©ralisme Ă©conomique, montĂ©e en puissance de l’internet et des nouvelles technologies, etc.). Nos modĂšles Ă©conomiques libĂ©raux, que certains croyaient gravĂ©s dans le marbre, sont battus en brĂšche par les altermondialistes qui prĂŽnent une nouvelle donne et une dĂ©consommation soucieuse de prĂ©server un environnement dĂ©jĂ  bien Ă©cornĂ©. Le phĂ©nomĂšne des rĂ©seaux sociaux souligne ce mouvement vers la convergence et l’affinitĂ© dont nous parle Claude LĂ©vi-Strauss. Les gens, vous, moi et les autres, ont le besoin de se retrouver autour de projets, d’expĂ©riences et d’émotions communes. Les institutions et valeurs ancestrales se sont effondrĂ©es (religion, mariage, patrie, travail) ou se remodĂšlent au grĂ© des alĂ©as de l’histoire. Il n’en reste pas moins que le public ne se contente plus des schĂ©mas existants et demande d’autres expĂ©riences. Dans le domaine de l’art contemporain et de l’art conceptuel, les performances sont monnaie courante depuis les futuristes italiens. A travers leurs Ɠuvres des artistes comme Marina Abramović et Ulay ont ainsi explorĂ© les rapports de pouvoir et de dĂ©pendance dans la relation triangulaire avec le public.

La création artistique collective

Avec l’émergence des nouvelles technologies, on a assistĂ© depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000 Ă  un dĂ©cloisonnement des arts classiques. Au sein d’un mĂȘme spectacle, le théùtre s’allie Ă  la danse et aux arts circassiens. La musique jouĂ©e sur des instruments peut se mĂȘler Ă  des bandes son prĂ©enregistrĂ©es ou gĂ©nĂ©rĂ©es par ordinateur, le rĂ©el s’associe au virtuel. D’oĂč une dimension de crĂ©ation collective qui appelle l’usage de nouveaux outils de conception. L’exemple des Ɠuvres poly-artistiques interactives est Ă  ce titre exemplaire. C’est ce concept que mettent en Ɠuvre des crĂ©ations telles que Topologies de l’instant et Seule avec loup des chorĂ©graphes Nicole et Norbert Corsino 2, Schlag ! de Roland Auzet,  le musĂ©e virtuel de la photographie contemporaine de Ahad Yari Rad, ou encore Waves d’Andrea Cera et HervĂ© Robbe. Les spectateurs sont amenĂ©s Ă  y jouer un rĂŽle plus actif, devenant en quelque sorte des specta(c)teurs — spectateurs-acteurs de l’Ɠuvre interactive. L’outil logiciel est mis au service de la crĂ©ativitĂ© des artistes.3

La musique n’est pas en reste. Ainsi, le Traffic Quintet est une formation inĂ©dite, un quintette Ă  cordes dont les spectacles se nourrissent d’échanges entre la musique et l’art contemporain – notamment de projections vidĂ©os. Des expĂ©riences croisĂ©es qui revisitent le champ de la musique de film et de la musique contemporaine. Les notes de sa derniĂšre crĂ©ation, Divine FĂ©minin, se font l’écho des passions incarnĂ©es par les plus grandes actrices. L’ensemble Ă  cordes, fondĂ© par la violoniste Dominique Lemonnier, explore un nouveau terrain d’expĂ©rimentation grĂące Ă  la musique de film. Le vidĂ©aste Ange Leccia et le  compositeur Alexandre Desplat, remarquĂ© pour ses nombreuses partitions pour le cinĂ©ma (BO pour des films de Jacques Audiard mais aussi pour The Queen ou Benjamin Button, etc.) se sont ainsi joints Ă  l’ensemble. Dans leur projet Divine fĂ©minin4, créé en 2009 au  festival Musica de Strasbourg, l’ensemble joue des transcriptions de Pascal Dusapin, Alexandre Desplat, Bernard Herrmann, Jerry Goldsmith, Alex North, Philip Glass, Air, Gabriel Yared sur une crĂ©ation vidĂ©o d’Ange Leccia oĂč ce dernier revisite le thĂšme du fĂ©minin en rendant hommage Ă  l’artiste plasticien Jacques Monory, trĂšs inspirĂ© par le film noir amĂ©ricain. Ensemble, ils rĂ©interprĂštent avec subtilitĂ© la figure fĂ©minine de MĂ©dĂ©e Ă  Marylin. La Fondation d’entreprise HermĂšs soutient Traffic Quintet pour l’originalitĂ© de sa dĂ©marche et sa quĂȘte de diversitĂ© artistique.

Les arts communautaires : des pratiques de résistance artistique

Autre courant intĂ©ressant Ă  regarder, l’art communautaire est le fait d’artistes, notamment d’AmĂ©rique du Nord qui choisissent d’investir certaines communautĂ©s ou collectivitĂ©s stigmatisĂ©es et marginalisĂ©es afin de crĂ©er, en collaboration Ă©troite avec les membres de celle-ci, des Ɠuvres collectives. Ces pratiques artistiques, appelĂ©es arts communautaires, poursuivent un double objectif : explorer, par le biais de la crĂ©ation, la souffrance individuelle et collective engendrĂ©e par les rapports sociaux de domination et contester ces rapports de domination au moyen d’Ɠuvres Ă  teneur critique. Ce type de rĂ©sistance contrevient au principe moderne de l’espace public et de l’action politique puisqu’il conteste la stricte sĂ©paration entre le privĂ© et le public, qu’il met de l’avant des expĂ©riences singuliĂšres et qu’il propose d’autres formes de dĂ©libĂ©ration politique.5

Les flashmobs : quand l’individu a rendez-vous avec la pratique culturelle collective

Un ou une flash mob ou flashmob (de l’expression anglaise identique, qu’on pourrait traduire par « foule Ă©clair » ou « mobilisation Ă©clair »), c’est la convergence rapide d’individus sans lien prĂ©alable dans un lieu public pour y effectuer des actions convenues d’avance, suivie d’une disparition tout aussi rapide. Le rassemblement Ă©tant gĂ©nĂ©ralement organisĂ© au moyen d’Internet, les participants ne se connaissent pas pour la plupart. La premiĂšre flash mob française a eu lieu Ă  Paris le 28 aoĂ»t 2003. Une centaine de personnes se sont retrouvĂ©es dans le hall du musĂ©e du Louvre, ont marchĂ© rapidement en parlant au tĂ©lĂ©phone. Elles se sont immobilisĂ©es soudainement, ont applaudi quelque chose en l’air puis se sont dispersĂ©es. Elle a Ă©tĂ© renouvelĂ©e un an plus tard : 300 personnes y ont participĂ©. De nombreuses flashmobs ont eu lieu depuis dans la plupart des grandes villes françaises. La danse a aussi tout de suite vu que les flashmobs pouvaient contribuer Ă  mobiliser le public autour de projets chorĂ©graphiques simples. A la Biennale de la danse de Lyon, le 25 septembre dernier, une chorĂ©graphie collective a surgi par surprise dans la ville de Lyon sur une idĂ©e de Anne-DĂ©coret Ahiha et Marie-Estelle Paillas.6

L’enjeu pour les entreprises

La mobilisation d’individus autour d’un projet Ă©phĂ©mĂšre n’ayant pas pour vocation de se reproduire dans des conditions identiques est un outil de communication tentant pour des responsables marketing. Et ils s’en sont dĂ©jĂ  saisis. Ainsi, une flashmob Ă  but publicitaire a eu lieu le 9 octobre 2010, Ă  Paris sur le parvis de Notre-Dame Ă  l’initiative de La Mutuelle GĂ©nĂ©rale. On a vu aussi une centaine de danseurs se rassembler dans un magasin de sport DĂ©cathlon Ă  Bailleul, dans le Nord et suite au buzz que la vidĂ©o a engendrĂ©e, cette flashmob a donnĂ© envie aux diffĂ©rents centres commerciaux d’en rĂ©aliser. En effet, en l’espace de six mois, prĂšs de cent flash mobs, en France mais aussi Ă  l’Ă©tranger, ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s selon le mĂȘme principe. Le 17 mars 2011, Vittel a organisĂ© une flashmob en direct depuis Bruxelles et Anvers pour le lancement de leur nouvelle campagne Move by Vittel. Ce phĂ©nomĂšne souligne la nĂ©cessitĂ© pour les entreprises d’adopter un discours plus incarnĂ©, oĂč l’individu n’est plus un consommateur passif ou un employĂ© couleur passe-muraille mais une personne qui se construit au travers d’un projet collectif, parfois ludique et culturel, oĂč il a un rĂŽle actif et volontaire. C’est une forme de rĂ©sistance Ă  l’immobilisme et Ă  la passivitĂ© auxquels peut aussi conduire un individualisme mal rĂ©gulĂ©. Car aprĂšs tout, « l‘exclusive fatalitĂ©, l’unique tare qui puissent affliger un groupe humain et l’empĂȘcher de rĂ©aliser pleinement sa nature, c’est d’ĂȘtre seul.1»

Emmanuelle Serrano

Bibliographie et sites Ă  consulter

1.    Race et Histoire Ă©crit par Claude LĂ©vi-Strauss – UNESCO 1961

2.    http://www.youtube.com/watch?v=7c2O3cabmDs&feature=related

3.    http://www.openmask.org/Omk_app_corsino.html

4.    http://www.youtube.com/watch?v=_7GepQ6CLqc&feature=related.

5.    Les arts communautaires : des pratiques de résistance artistique interpellées par la souffrance sociale par Ève Lamoureux. Publié dans Amnis Revue de civilisation contemporaine Europes/Amériques. A consulter sur http://amnis.revues.org/314)

6.    http://www.dailymotion.com/video/xez93j_flashmob-biennale-de-la-danse-lyon_creation

Par Artbis | POINTS DE VUE | 02/05/2011 15h03 | 570 vues | 0 commentaire

VisibilitĂ© paradoxale de l’art

Des paradoxes de l’art contemporain, celui de sa visibilitĂ© est peut-ĂȘtre le plus aigu. Sa surexposition croissante au sein d’une sociĂ©tĂ© animĂ©e par une volontĂ© farouche de tout voir et de tout montrer pourrait bien frapper l’art d’invisibilitĂ© par excĂšs de visibilitĂ©. En rĂ©duisant les Ɠuvres d’arts visuels Ă  l’Ă©cume de leurs apparences.
Sous le pouvoir hĂ©gĂ©monique du voir, d’une pulsion dĂ©vorante de tout voir, et de tout convertir en images, l’Ɠil est devenu l’organe sensible et rĂ©flexif majeur. C’est dĂ©sormais par l’Ɠil, armĂ© d’une panoplie sans cesse plus sophistiquĂ©e d’appareils, que l’on perçoit et que l’on pense. Mais percevoir au moyen d’appareils de vision, qui sont de surcroĂźt devenus indissociablement des appareils de production et de diffusion d’images, revient Ă  ne plus voir le monde mais des images du monde. Cela revient Ă  rĂ©duire le monde Ă  des images, Ă  rapporter les phĂ©nomĂšnes et les Ă©vĂ©nements Ă  leur surface, au dĂ©triment de l’Ă©paisseur des processus et des rapports qui les constituent et les animent.

Cette inflation contemporaine des images qui tend Ă  aplatir le monde et les choses sur la surface de leurs apparences, et Ă  imposer subrepticement des maniĂšres superficielles de voir, affecte infiniment plus l’art d’aujourd’hui que les autres productions visuelles. Alors que les Ɠuvres ne se limitent jamais, et de moins en moins, Ă  leurs simples apparences, elles sont, dans les lieux mĂȘmes de leur exposition, menacĂ©es d’ĂȘtre rĂ©duites Ă  de plates images, c’est-Ă -dire Ă  des choses dĂ©tachĂ©es de leurs processus de crĂ©ation.

Depuis les avant-gardes historiques, surtout depuis Marcel Duchamp, et plus gĂ©nĂ©ralement depuis la grande mutation de l’art d’un «rĂ©gime reprĂ©sentatif» Ă  un «rĂ©gime esthĂ©tique» (Jacques RanciĂšre), la part visuelle des Ɠuvres s’est arrimĂ©e Ă  une part processuelle de plus en plus forte. DĂ©sormais, les Ɠuvres les plus matĂ©rielles dĂ©bordent largement leur matĂ©rialitĂ© de choses visuelles, au profit de processus immatĂ©riels invisibles. La chose Ă©tant l’actualisation sensible de la partie processuelle et conceptuelle de l’Ɠuvre.

Alors que dans le «rĂ©gime reprĂ©sentatif» l’AcadĂ©mie soumettait les processus de crĂ©ation Ă  un ensemble de normes Ă  respecter, le «rĂ©gime esthĂ©tique» de l’art les a entiĂšrement ouverts: les normes ont fait place Ă  des processus spĂ©cifiques Ă  chaque Ɠuvre singuliĂšre, créés avec elle et pour elle.
Tandis que les normes esthétiques ont été durant des siÚcles suivies par les artistes et largement partagées par les spectateurs, il en va différemment depuis le milieu du XIXe siÚcle, et surtout depuis les offensives de déconstruction résolument menées par les artistes du XXe siÚcle.

Aujourd’hui les spectateurs sont confrontĂ©s Ă  des Ɠuvres clivĂ©es par une indĂ©termination entre leur chosĂ©itĂ© sensible, d’une part, et leurs processus et problĂ©matiques esthĂ©tiques, d’autre part. La rupture des anciens liens codifiĂ©s et forts entre la chose et son processus esthĂ©tique de production a instaurĂ© entre les deux faces des Ɠuvres une discontinuitĂ© essentielle fondatrice du «rĂ©gime esthĂ©tique» de l’art.
C’est Ă  combler cette discontinuitĂ© inhĂ©rente aux Ɠuvres contemporaines que s’emploient les galeristes, les conservateurs de musĂ©es et les commissaires d’expositions en diffusant des textes auprĂšs des spectateurs, en rĂ©digeant des cartels, en publiant des catalogues, en organisant des confĂ©rences, et, de plus en plus, en faisant appel Ă  des mĂ©diateurs. Tous ces efforts visent en effet Ă  tisser des mĂ©diations, Ă  mĂ©nager au sein mĂȘme des Ɠuvres des passages dĂ©sormais toujours atypiques pour relier l’aspect virtuel-processuel de la crĂ©ation Ă  son actualisation dans les formes et matiĂšres sensibles des Ɠuvres.

A cette tĂąche contribuent Ă©galement les artistes eux-mĂȘmes sous la forme d’interviews, ainsi que les critiques contraints d’adapter leurs postures aux modes d’ĂȘtre des Ɠuvres contemporaines.
Il n’est pas rare qu’Ă  l’occasion d’expositions, les artistes soient conviĂ©s Ă  expliciter leur dĂ©marche. Lors de l’exposition «Traces du sacré», le Centre Pompidou a par exemple produit une sĂ©rie de courtes interviews vidĂ©o d’artistes. Il a ainsi Ă©tĂ© demandĂ© Ă  «Jacques LizĂšne [de] s’expliquer sur son installation in situ», Ă  «Jean-Jacques Lebel [de] dĂ©crypter sa sculpture», ou Ă  «GĂ©rard Garouste [de] dĂ©crypter son tableau», etc.
Expliquer, dĂ©crypter par des mots dans l’aprĂšs-coup de l’Ɠuvre, Ă©clairer des problĂ©matiques, dĂ©voiler des dĂ©marches toujours singuliĂšres, percer des idiosyncrasies artistiques: les mots viennent ainsi soutenir les Ɠuvres, contribuer Ă  leur comprĂ©hension et Ă  la production de sens. Ils confĂšrent visibilitĂ© et Ă©paisseur Ă  l’Ɠuvre en conduisant de la chose Ă  son processus.

Cette situation aporĂ©tique d’un art qui reste obstinĂ©ment invisible au sein mĂȘme de sa surexposition est due au fait qu’il est essentiellement invisible pour les yeux. Non pas parce qu’il n’y aurait rien Ă  voir, mais parce que l’on n’en voit pas l’essentiel: les concepts, les processus, les idĂ©es et les rĂ©flexions artistiques et extra artistiques qui en constituent le fondement, et qui ne sont accessibles que par les mots, les discours, les rĂ©cits.

Le rĂŽle de la critique s’en trouve ainsi amplement renouvelĂ©. Il ne s’agit plus seulement de juger, d’apprĂ©cier les Ɠuvres et le talent d’artistes au regard de normes implicitement admises, ou d’estimer la pertinence, la nature et la qualitĂ© des innovations et des ruptures formelles. Sous le «rĂ©gime esthĂ©tique» de l’art, critiquer relĂšve moins du jugement d’Ɠuvres, que de la problĂ©matisation, que de la production de savoir sur elles. Critiquer consiste Ă  expliciter ce qui, dans chaque chose singuliĂšre, aussi inattendue soit-elle, fait art.

A l’inverse de la critique qui juge de la valeur esthĂ©tique des Ɠuvres en fonction de critĂšres, cette critique sophistique fait, par les mots, ĂȘtre «art» des productions d’artistes: elle les fĂ©conde en art. Dans le «rĂ©gime esthĂ©tique» de l’art, ce type de critique est vital. Mais fait cruellement dĂ©faut.

André Rouillé

Par Artbis | POINTS DE VUE | 30/11/2010 18h08 | 654 vues | 0 commentaire

Enrichir la vision de l’entreprise

Art, entreprise et créativité

MĂȘme s’il faut se garder de faire des amalgames, l’entreprise, comme l’artiste, crĂ©e et prend des risques en le faisant.  Cette parentĂ© d’action, si ce n’est de finalitĂ©, favorise le rapprochement de deux univers qui peuvent s’enrichir l’un l’autre dans un respect mutuel.

Le projet artistique, tel le rĂ©vĂ©lateur photographique, met Ă  l’épreuve les valeurs Ă©noncĂ©es par l’entreprise comme Ă©tant les siennes. Aujourd’hui, l’entreprise souhaite clairement associer l’artiste Ă  sa dĂ©marche entrepreneuriale. Or, de tout temps, on a souvent prĂȘtĂ© aux artistes la capacitĂ© de savoir dĂ©chiffrer les tendances Ă  venir. Incompris par leurs contemporains, ils ont su Ă  travers leurs Ɠuvres ĂȘtre des prĂ©curseurs Ă  l’instar d’un Kandinsky, d’un Duchamp ou d’un Warhol.

L’artiste en tant qu’éclaireur, dĂ©fricheur de nouveaux espaces d’expression et de rĂ©flexion, devient un marqueur de son Ă©poque et un pourvoyeur de sens pour l’entreprise qui a parfois du mal Ă  anticiper les mutations sociales et culturelles autour d’elle (nouvelles solidaritĂ©s, modes de vie alternatifs, vie collective Ă  repenser, entre autres phĂ©nomĂšnes sociologiques) et surtout Ă  les traduire en actions et stratĂ©gies. Cela bien Ă©videmment pour assurer sa pĂ©rennitĂ© et se dĂ©velopper de façon harmonieuse, que ce soit de façon rĂ©flexive, en interne, ou de façon dynamique, en relation avec son environnement social et Ă©conomique.

L’artiste devient un mĂ©diateur qui contribue par son regard singulier Ă  mieux dĂ©chiffrer l’idĂ©al communautaire en gestation : comment la sociĂ©tĂ© se perçoit, se raconte, se rĂȘve  et comment l’entreprise peut y trouver sa place.

Déchiffrer son environnement, anticiper ses attentes

L’environnement et la maniĂšre dont l’art peut contribuer Ă  une meilleure apprĂ©ciation et apprĂ©hension des enjeux du dĂ©veloppement durable, par exemple, peut amener l’entreprise Ă  se tourner vers l’artiste. L’Ɠuvre de Didier Marcel est parcourue par une interrogation de fond, celle de l’intervention de l’homme sur la nature. Sa pratique part d’une mise en abĂźme, du constat que le naturel est  lui-mĂȘme mis en scĂšne, au point qu’il est devenu presque impossible de dĂ©mĂȘler le vrai du faux. La RATP lui a ainsi demandĂ© de participer Ă  la rĂ©flexion menĂ©e autour du projet d’intervention artistique sur la ligne du tramway parisien T3 Est. Comme le souligne Christian Bernard, directeur et fondateur du MAMCO de GenĂšve (MusĂ©e d’art moderne et contemporain), « les interventions artistiques sont envisagĂ©es comme des points de signalisation, de focalisation et d’illumination, des machines Ă  penser qui accompagnent le voyageur dans son trajet, interrogent son regard, et lui font dĂ©couvrir la ville autrement.

L’entreprise peut chercher aussi Ă  stimuler sa propre crĂ©ativitĂ© en l’irriguant d’un influx nouveau au contact d’artistes confirmĂ©s. Ainsi, HermĂšs a invitĂ© le peintre et sculpteur français Buren , aprĂšs Josef Albers, Ă  revisiter son cĂ©lĂšbre carrĂ© de soie. Pour cela, Buren s’est inspirĂ© des photos qu’il rĂ©alise depuis les annĂ©es 1950 (gros plan de fleur, dĂ©tail de mosaĂŻque, façade de maison, etc.) « Ce sont des objets uniques, comme le sont des tableaux, mais qui, au lieu d’ĂȘtre au mur, sont Ă  porter sur soi », commente D. Buren. MĂȘme dĂ©marche chez Louis Vuitton qui demande Ă  l’artiste plasticien et sculpteur japonais Takashi Murakami de rĂ©interprĂ©ter son monogramme en crĂ©ant un nouveau motif pour ses articles de maroquinerie « le monogramouflage ». La limite est parfois tenue et avouons-le bien difficile Ă  dĂ©finir entre pure crĂ©ation et dĂ©marche commerciale ciblĂ©e


Le « statement » artistique

Quand, au moment de la prĂ©sidence française de l’Europe en 2008, le groupe Vranken Pommery Monopole, organise une exposition sur l’art europĂ©en en Europe, son prĂ©sident, Paul-François Vranken dĂ©clare « Cette manifestation (
) montre que nous sommes moins un vieux continent qu’un ensemble de nations fourmillant de jeunes artistes trĂšs vifs et crĂ©atifs. Je suis Ă©poustouflĂ© par l’énergie de ces 50 artistes qui ont bouleversĂ© le domaine Pommery comme jamais auparavant. Cette nouvelle gĂ©nĂ©ration d’artistes est profondĂ©ment inventive, enthousiaste et douĂ©e de surcroĂźt d’une capacitĂ© d’adaptation, de mobilitĂ© intellectuelle et physique qui me rend joyeux et heureux pour l’avenir ». Il affirme ainsi clairement sa confiance dans l’action de l’artiste en tant que moteur de changement et futur dĂ©nicheur ou prescripteur de tendances. L’entreprise n’instrumentalise pas l’artiste, bien au contraire, elle s’inscrit elle-mĂȘme dans sa logique et en cultive les valeurs en les portant le plus haut possible.

DĂ©marche trĂšs volontariste aussi chez les MĂ©cĂšnes du Sud. Cette association créée par des chefs d’entreprises, est ouverte aux entreprises de Marseille et de sa rĂ©gion qui veulent s’investir dans l’art. « Le rĂŽle des artistes est de nous faire sortir du cercle » rĂ©sume Antoine Viallet de la sociĂ©tĂ© Astime, membre du collectif. À sa crĂ©ation en 2003, MĂ©cĂšnes du Sud affichait sa diffĂ©rence dans le paysage du mĂ©cĂ©nat français : action collective, mutualisation de moyens, dĂ©lĂ©gation du choix des projets Ă  un comitĂ© artistique. En sortant des sentiers battus du mĂ©cĂ©nat, cette association Ă©prouve de nouvelles formes de collaboration entre artistes et entreprises. De leur collaboration est attendue une densification des actions artistiques, un Ă©largissement du public, un attrait pour Marseille et sa rĂ©gion qui sera capitale europĂ©enne de la culture en 2013. L’association MĂ©cĂšnes du Sud coordonne pour ses membres l’accueil d’artistes laurĂ©ats dans leur entreprise : propositions de rĂ©sidences, mĂ©diation, rencontre avec les salariĂ©s, suivi et visibilitĂ©. Elle amĂ©nage pour les chefs d’entreprises et pour leurs salariĂ©s des rencontres avec les artistes laurĂ©ats : accueil lors des reprĂ©sentations, mais Ă©galement ouverture de rĂ©pĂ©titions, vernissages, visites d’expositions, dĂ©jeuner avec les artistes, etc. Chaque annĂ©e un sĂ©jour culturel Ă  l’étranger est proposĂ© aux mĂ©cĂšnes : Biennale de Venise, Foire de Berlin, PK192 Ă  PĂ©kin, Ă  ShangaĂŻ, Biennale d’Istanbul
 Selon Raymond Vidil  de la sociĂ©tĂ© Marfret, « L’art contemporain nous amĂšne vers des choses moins classiques, et interroge notre mĂ©tier. J’accumule de l’expĂ©rience en accueillant une artiste dans mon entreprise. »Â affirme-t-il.

L’artiste, un miroir pour l’entreprise

A travers le mĂ©cĂ©nat d’art, les entreprises cultivent leur image et offrent aux salariĂ©s une ouverture originale pour les fĂ©dĂ©rer autour d’un intĂ©rĂȘt commun. Les rĂ©sidences d’artistes se sont ainsi multipliĂ©es depuis quelques annĂ©es.  La dĂ©mocratisation de l’art a facilitĂ© son introduction dans l’entreprise, c’est aujourd’hui un Ă©lĂ©ment du management dans certaines entreprises, des grands groupes mais aussi de plus en plus de PME-PMI. Si le « rĂ©flexe » de se constituer des collections ne date pas d’hier, la collaboration entreprises mĂ©cĂšnes et artistes n’a pris de l’ampleur et de la profondeur qu’assez rĂ©cemment. A la fin des annĂ©es cinquante, quand Alexander Orlow du groupe cigarettier nĂ©erlandais Peter Stuyvesant accrochait des Ɠuvres d’art moderne (Appel, Corneille, Santomaso, Morellet, etc
)  dans les halls de l’usine Ă  Zevenaar, Ă©tait-ce pour amĂ©liorer l’environnement quotidien des ouvriers en leur permettant un contact avec l’art moderne ou pour stimuler leur productivitĂ© en Ă©vitant l’ennui causĂ© par un travail routinier et rĂ©pĂ©titif ? La collection a Ă©tĂ© dispersĂ©e lors d’une vente rĂ©cente par Sotheby’s et la question a perdu de son actualitĂ©.
Plus prĂšs de nous, en 2008, Renaud Auguste-Dormeuil (*), artiste plasticien, s’est plongĂ© dans l’univers de la sociĂ©tĂ© de conseil Eurogroup, pendant quatre mois dans la tour Vista de Puteaux, siĂšge. Produisant ses Ɠuvres in situ, il a vĂ©cu et travaillĂ© au milieu des consultants. Il a partagĂ© leur quotidien, dĂ©jeunĂ© avec eux, assistĂ© Ă  leurs rĂ©unions et les a mĂȘme accompagnĂ© chez leurs clients.  Son rĂŽle ? DĂ©ranger, bousculer les routines et les idĂ©es reçues. L’artiste a ainsi rĂ©uni des paperboards sur une structure mĂ©tallique et en a fait des manifestes Ă  la fois poĂ©tiques et bureaucratiques rĂ©pondant aux noms d’ «esquisse pour une scĂšne de dĂ©localisation » , « vision stratĂ©gique au dĂ©clin du jour »,  « un dimanche aprĂšs-midi dans un monde en crise ».
(*)    A travers la photographie, la vidĂ©o et les installations, Renaud Auguste-Dormeuil explore les nouvelles cartographies et les obsessions sĂ©curitaires. Sous le terme gĂ©nĂ©rique de « RĂ©seau MABUSE diffusion », il Ă©tudie les systĂšmes de sĂ©curitĂ© des musĂ©es dont il constitue des visites guidĂ©es et commentĂ©es Ă  Ă©couter au casque dans lesquelles il dĂ©voile et dĂ©crit le nombre de gardiens, les emplacements extĂ©rieurs et intĂ©rieurs des camĂ©ras, la prĂ©sence de portes cachĂ©es, de faisceaux infra rouge, de systĂšmes incendie et d’accrochage des Ɠuvres
 (Visite guidĂ©e Ă  thĂšme : sĂ©curitĂ© et patrimoine, MusĂ©es des Beaux-arts d’OrlĂ©ans, Bourges, Tours, Chartres, MusĂ©e d’art Moderne de la Ville de Paris, 1998-2001)

Les Ă©coles aussi s’y mettent

MĂȘmes les Ă©coles adoptent cette dĂ©marche. Depuis quelques annĂ©es, l’espace d’art contemporain d’HEC, soutenu par le Groupe Deutsche Bank France, offre la possibilitĂ© Ă  des artistes de travailler en rĂ©sidence. Cette annĂ©e, Annick Volle, photographe plasticienne, a le projet de rĂ©aliser une sĂ©rie de diptyques (30 Ă  40) avec comme sujet les membres de la communautĂ© HEC Paris – ElĂšves, personnel et professeurs. La premiĂšre image : « La meilleure image de vous-mĂȘme » (calcul de l’apparence) sera l’occasion d’instaurer un dialogue suivi avec le modĂšle Ă  la recherche de « son image » et la deuxiĂšme  « L’image la plus juste, la plus vraie de vous-mĂȘme » sera une image rĂ©flĂ©chie, pensĂ©e, profonde, plus intĂ©rieure basĂ©e sur le dialogue, un axe, une prioritĂ©. Ou comment faire rĂ©flĂ©chir les Ă©lites Ă  leur image pour qu’elles trouvent plus aisĂ©ment leur place dans la sociĂ©tĂ© de demain.

Emmanuelle Serrano

Par Artbis | POINTS DE VUE | 25/10/2010 11h20 | 1 005 vues | 0 commentaire

Bonnes résolutions de rentrée?

A la recherche du sens perdu 


Le temps, c’est de l’argent ? Peut-ĂȘtre. Le temps, c’est surtout du sens
Le sens que l’on donne au travail accompli, quand on a le temps de bien le faire. Le temps est le matĂ©riau premier de tout travail de qualitĂ©, ce qui nous manque le plus
Le temps est la source majeure de stress et de frustration dans nos sociĂ©tĂ©s modernes…et nos entreprises !

Le crĂ©ateur et le manager ont un rapport au temps aux antipodes l’un de l’autre. Le crĂ©ateur ne peut crĂ©er que selon son propre rythme. C’est la condition premiĂšre de sa crĂ©ativitĂ©, de la valeur de son travail. Le manager subit de plein fouet l’accĂ©lĂ©ration du temps imposĂ©e par notre mode de vie contemporain.

Une bonne rĂ©solution de rentrĂ©e serait peut ĂȘtre de se mettre en projet, de chercher des pistes pour Ă©chapper au vertige du temps, responsable de notre malaise. Le vertige du temps, c’est ce temps technologique, accĂ©lĂ©rĂ©, qui nous compresse, nous oppresse.

Il modifie notre rapport traditionnel au temps. Le temps devient un ennemi contre lequel nous nous battons en permanence plutĂŽt qu’un alliĂ© dans la maturation de nos projets. La seule mesure du temps devient l’immĂ©diatetĂ©. Le seul rythme l’urgence. Comment planifier, comment s’organiser, comment gĂ©rer ses prioritĂ©s quand tout est urgent ? Comment construire des plans d’action solides, quand il n’y a plus de place pour l’imprĂ©visible, pour l’imprĂ©vu ?

Il modifie Ă©galement notre rapport Ă  l’espace. Les frontiĂšres, les fuseaux horaires s’abolissent. La simultanĂ©itĂ©, l’ubiquitĂ© sont devenus la rĂšgle d’une communication planĂ©taire, qui nous Ă©loigne des autres au lieu de nous en rapprocher. Le lien social se dĂ©sincarne par mails et Blackberry interposĂ©s. Le dialogue se codifie, se calibre Ă©lectroniquement. La synchronisation est devenue l’acte vital, la condition de l’efficacitĂ©, de la survie opĂ©rationnelle.

Et si ?

Et si nous arrĂȘtions de confondre fluiditĂ© et accĂ©lĂ©ration sans fin ?

Et si nous apprenions un peu à mettre des limites à ce zapping chronique ?

Et si  nous redevenions un peu maßtres du temps ?

Catherine Woreczek et Catherine Redelsperger

Par Artbis | MANAGEMENT, POINTS DE VUE | 08/09/2010 08h45 | 899 vues | 0 commentaire

Le poids des mots…

Il y a des mots valises, des mots gĂ©nĂ©riques, des mots prĂ©fabriquĂ©s, que l’on pourrait qualifier de jargon d’entreprise. Chaque entreprise Ă  certes son vocabulaire spĂ©cifique propre Ă  son historique et Ă  sa culture. Mais, nombreux sont les concepts, longuement pesĂ©s, rĂ©flĂ©chis, Ă©laborĂ©s en groupes projet, prĂ©sentĂ©s comme la quintessence du projet et des valeurs de l’entreprise, qui sont pourtant des bestsellers du projet d’entreprise, que l’on retrouve inexorablement d’entreprise en entreprise. Des notions, telles le leadership ou l’esprit d’équipe sont, par exemple, accommodĂ©es Ă  de nombreuses sauces.

LĂ  oĂč cela devient trĂšs intĂ©ressant, voire discriminant, c’est quand il s’agit de mettre en pratique ces valeurs Ă©noncĂ©es. Elles supposent souvent une posture, une attitude de la part de l’entreprise elle-mĂȘme et de ses collaborateurs. OĂč alors, elles sont tellement abstraites et conceptuelles qu’elles manquent totalement d’opĂ©rationnalité ! Une valeur d’entreprise ne peut bien sur rester du domaine du vƓu pieux. Ce qui va lui confĂ©rer son poids, sa crĂ©dibilitĂ©, c’est bel et bien la valeur d’exemplaritĂ© dĂ©ployĂ©e par le management.

Souvent, nous rĂ©pondons Ă  des briefs de communication institutionnelle ou interne, par une « incarnation », une mise en situation des valeurs sur lesquelles il convient de communiquer. Le projet artistique est, en effet, un moyen fabuleux de mettre de la matiĂšre autour de notions conceptuelles. Le crĂ©ateur contemporain est riche de multiples ressources crĂ©atives pour apporter de la vie, du partage, de l’échange au projet d’entreprise.

Parfois, malheureusement, certaines entreprises deviennent frileuses, vivent cette opportunitĂ© comme un risque, le risque d’ĂȘtre prises en dĂ©faut? Par le projet artistique, les mots deviennent soudain concrets, rĂ©els; ils ne sont plus  seulement cantonnĂ©s aux pages glacĂ©es du rapport social. Ils pĂšsent enfin du poids de leur signification. Ils se chargent de leur sens.

Il est, par contre, des entreprises qui croient tellement en leurs valeurs qu’elles accueillent avec bienveillance la libertĂ© crĂ©atrice de l’artiste pour les mettre en mouvement. C’est peut ĂȘtre lĂ  la clĂ©: partager des valeurs solidement ancrĂ©es dans la culture de l’entreprise; elles  constituent alors un formidable point d’appui Ă  l’ouverture, au mouvement, au changement et mĂȘme au risque!

Dans tous les cas,  le crĂ©ateur contemporain  joue un rĂŽle de rĂ©vĂ©lateur chimique ! La rĂ©action au projet artistique est une formidable mesure de la force de conviction qu’une entreprise investit dans son discours Corporate.

Catherine Woreczek

Par Artbis | POINTS DE VUE | 11/05/2010 10h05 | 1 096 vues | 0 commentaire

Tu la veux ma main?

Ecrire, geste ancestral qui a fait de nous une partie de ce que nous sommes devenus, notamment par la trace et la mémoire laissés sur le papier, écrire avec sa main serait-il en train de disparaßtre de notre monde ?

Notre sociĂ©tĂ© nous conduit plus que jamais Ă  nous faciliter la vie et cela, nous savons l’apprĂ©cier. L’automatisme de la vie courante nous libĂšre de tout effort. Et les artistes, du moins les plus jeunes, en profitent pour se « technologiser », passant de l’ordinateur et de sa souris, directement Ă  l’Ɠuvre d’art, laissant le soin Ă  leurs « ouvriers » de fabriquer leurs Ɠuvres. Vaste dĂ©bat, sur lequel je ne prendrai pas partie ici.

NĂ©anmoins, dans cette ascension vers un monde vers plus de paresse, de « tout cuit », de « j’appuie sur un bouton et ça marche », il reste encore quelques rares crĂ©ateurs, qui forcent mon admiration artistique : les graveurs.

Depuis la fin du 15Ăšme siĂšcle avec notamment le cĂ©lĂšbre Albrecht DĂŒrer et bien d’autres encore, moins reconnus, quelques siĂšcles auparavant, la technique de la gravure a Ă©tĂ© attaquĂ©e de toute part : tout d’abord, par la lithographie et ses dĂ©rives quantitatives nĂ©fastes pour le marchĂ© de l’art, plus rĂ©cemment par l’impression quadrichromique, qui sĂšme le doute chez certains, peu connaisseurs, puis ces derniĂšres annĂ©es par les techniques remarquables du jet d’encre. La gravure a du souci Ă  se faire. Et pourtant elle est toujours lĂ .

Une discipline Ă  part entiĂšre:

Devant certains de nos clients,  face aux gravures contemporaines de collection installĂ©es sur leurs murs, souvent sans vitre, Ă  mĂȘme la « peau », qu’elle n’est pas notre joie de discuter autour de la matiĂšre, des volumes, des couleurs vives et de l’histoire de ces bas-reliefs! On a envie de les toucher, presque de les goĂ»ter, et de se perdre dans leurs dĂ©dales de sillons, de couleurs et de lumiĂšres. L’apport de papiers extraordinaires nous donne encore l’illusion d’une profonde proximitĂ© avec un Ă©lĂ©ment naturel, Ă©cologique.


Gravures de Lionel chez Marsh
“Mozart” et “Rimbaud”

Qu’avez-vous fait de l’homme ?

Tout ce travail, toute cette maĂźtrise technique ne se sont pas faits touts seuls. L’artiste, aux talents de sculpteur, de dessinateur et d’artisan Ă  la fois, a mis parfois des heures Ă  tailler et creuser au burin sa plaque, Ă  respirer des acides attaquant le cuivre, Ă  tester sa presse Ă  la force de ses bras, pour que son subtil encrage permette le rĂ©sultat dĂ©sirĂ©. Combien de feuilles a-t-il fallu dĂ©truire pour arriver Ă  finaliser une sĂ©rie d’une trentaine de piĂšces maximum , chiffre fatidique Ă  partir duquel, l’outil dĂ©cide d’arrĂȘter lĂ .

BIMICH

L’expression taille-douce dĂ©signe le procĂ©dĂ© d’impression des gravures sur cuivre, zinc ou acier.
Le mĂ©tal est gravĂ© directement avec un outil (burin, pointe sĂšche…) ou Ă  l’acide (eau-forte, aquatinte). La plaque gravĂ©e est encrĂ©e puis essuyĂ©e afin de ne laisser l’encre que dans les tailles (creux laissĂ©s dans le mĂ©tal par l’outil). Les Ă©preuves sont ensuite imprimĂ©es en posant une feuille de papier humide sur la plaque, elle-mĂȘme positionnĂ©e sur une presse ; la pression entraĂźne le report de l’encre sur le papier. Un nouvel encrage est nĂ©cessaire pour chaque Ă©preuve.

C’est cet homme que j’admire, car il continue inlassablement son travail, dans le respect de codes traditionnels historiques, mais aussi avec la modernitĂ© de son style. Il met la main Ă  la pĂąte, laissant pour notre plaisir, entrevoir la force et la fragilitĂ© de son art, la finesse et la prĂ©cision de ses traits, la prĂ©sence et luminositĂ© de ses couleurs. Sans bruit, laissons nous transporter un instant dans les profondeurs de sa planche.

Prenons soin de nous, à l’image de la proposition faite par Sophie Calle, en 2007.

Matthieu Jacquillat

Par Artbis | POINTS DE VUE | 11/05/2010 09h35 | 992 vues | 0 commentaire